Nous effleurions la fin d'un siècle, page morte,
Qui prétendait encor briller pour étonner
L'éternité, tandis que son ½il s'éteignait
Déjà et que rampaient les vautours en cohorte
Pour dépecer sa chair et son manteau semé
De perles enrougies et de vers déversés.
Je me trouvais alors dans un port où la lie
Du trop vieux continent, par ses enfants sali,
Côtoyait, encapée, les plus grands gentilshommes,
Serviteurs des maisons royales dominant
Les cours découronnées et les pays brûlants.
Quand, entre deux duels, ils sortaient de leur somme,
Ce port, pavé de mers, leur offrait le spectacle
Le plus incongru, ou réduit à part congrue,
Que l'on puisse trouver sur cette côte aride,
Hantée par les chevaux et les sombres dahus :
Après les tavernes aux grises grilles vides,
Les fontaines remplies d'eau-de-vie ou pourrie
Et les pontons à cris, grimpaient, volaient, pleuraient
Les escaliers masqués, s'entrecroisant guettés
En gaieté, embêtés de cacher leurs vils ris.
Loin des balustrades, en haut du large port,
S'était dressé, étrange, un penseur cabinet
De curiosités, où abondaient, hors du sort,
Des squelettes tordus, des animaux empaillés,
Un savant au regard exorbité, tournant.
Chez lui, je découvrais d'alambiqués sextants,
Des instruments abstrus, des rouages enrayés,
Et désébouriffées, les cartes du voyage.
Tremblez donc, habitants des lointaines contrées !
Guidés par notre faim et les mythes sans âge,
Nous atteindrons bientôt vos îles réputées.
L'équipage est vite trouvé : nobles désargentés,
Soldats âpres au gain, marins d'expérience,
Savants indélicats, prêtres d'ambivalence,
Et votre serviteur, le regard délayé,
Comme capitaine. Le navire a pour nom :
Chasseur de chimères, c'est un bon triple-mats
Aux soixante gueules de bronze aimant le don
Des fiers enfants de fer qu'elles ont dans l'estomac.
Dépassant ses voiles gonflées par les nuages
Claque, gifle, rugit un drapeau crucifié
Argenté découpé de tigres sans visages.
L'ancre a été levée : nous voguons sur l'orée
De la neuvième mer, planant bien au-dessus
Des gouffres amollis, des sous-pics ténébreux.
De jour en jour, les nefs sortent de notre vue.
Bientôt nous serons seuls, hors de mues et de v½ux.
Les étoiles levées, les djinns se sont couchés :
La nuit est retombée. Et, graves, nous pensons :
Et ces cieux d'ébène, et cette mer de jais,
Et ces faibles astres, et ce nom de Charon,
Et cette eau muette, et cela, tout cela
Suscite en nous, hommes altérés d'absolu,
Un frisson, vertige métaphysique, élu.
Un soir, laconique, le vent nous murmura :
« Aller vers nulle part... ». Nous ne comprîmes pas
La suite, perdue dans une plainte lugubre,
Egarée dans le sort, éclipsée au nord d'Ubre.
Aux armes ! Que sonne le tocsin ! Voyez là
La galère berbère équipée en Afrique,
Embusquée près de l'or venant des Amériques,
Remplie de rugissants dogues aux yatagans
Acérés, dépiécés, couverts de soie d'Orient.
Ils foncent droit sur nous : que les canons vomissent
Leur feu céleste et acre, obéissants qui tissent
La toile d'Arachné pour mordre l'ennemi.
Allons-nous réussir à l'envoyer, sans vie,
Par le fond ? Hélas non ! Car voici l'abordage !
Terrifiante vision que ces beys moustachus
Aux turbans colorés, le pistolet en rage,
Bondissant sur le pont, repoussant les vaincus.
Le combat prend ses droits : les terrassés abondent,
Et le sang humide fait glisser les rapières.
Certains, touchés d'estoc, s'annihilent dans l'onde,
D'autres, blessés par balle, étonnés, sont de pierre,
Ce, pour l'éternité. Retentissent les cris,
De branche ou de soudard, de guerre ou d'agonie.
Les duels sont touchés d'estafilades lourdes,
Les soldats désertés par l'eau de leurs gourdes,
Et les corps recouverts par la fumée des larmes.
Enfin se tait le choc et des corps et des armes :
Nous sommes victorieux ! Repoussons à l'abîme
Les enfants du combat, puis, bien haut dans les cimes,
Elevons une croix pour leurs âmes perdues.
Après avoir pillé et sabordé la nef,
Nous continuâmes, longeant la mer déchue,
Nous repérant aux rocs évanescents, sans chef.
Mais voici une autre flottille, une armada
Aux voiles déchirées et aux coques alguées.
Qu'est ceci ? Epaves remontant des nuées,
Quittant les abysses lorsque sonne le glas ?
C'est lui ! Le fantôme ! Le Hollandais volant !
Dirigé par les morts ne pouvant reposer
En paix, il arpente les eaux pour les vivants.
Il nous emportera, à moitié trépassés,
Vers l'autre domaine, dans les limons boueux
Les sables enhardis et les forêts fangeuses,
Où nous y rejoindrons les pauvres malheureux
Et les déshérités, les éperdues, les gueuses,
Tous les amants du noir Lucifer, rejetés
Par Dieu ! Et les anges nous maudiront sans fin !
Fuyons tant qu'il est temps ! On ne peut affronter
Les revenants d'outre-monde, nouveaux Caïns.
On ne peut résister à leurs sabres rouillés,
A leur poudre mouillée ou à leur éperon
Tâché de crucifix de sang badigeonnés.
Adieu, adieu, monde cruel et bien trop bon !
Ils arrivent ! Je sens qu'ils arrivent ! Plus rien...
Nous avons réussi à échapper aux morts !
Ils s'évaporèrent dans le brouillard du sort...
Que le rhum se verse ! Que coule à flot le vin !
La vigie annonce l'archipel du trésor !
Les chaloupes mises à la mer, débarquons
Sur ce sable si clair qui semble un cheveu blond
Parfumé d'une odeur reconnaissable : l'or !
Entrons dans la mangrove insondable et sauvage
Et prenons de force ce que nous désirons.
J'ai perdu des amis, des compagnons, des sages
Sous les coups d'habitants résidant sans raison
Dans ces îles perdues. Mais nous touchons au but !
Tapissant la grotte des illusions, perdue
Bien loin des farouches et misérables huttes,
Les coffres s'étendent sans vergogne, honte bue.
Le soleil lui-même n'a pas de si jolis
Reflets. Et les diamants plus apurés que l'eau.
Baignons-nous dans l'argent, source jamais tarie !
Nous sommes décimés par un ultime assaut
De ces indigènes ! Je suis le seul debout
Et je ne rejoindrai pas le bateau et l'onde.
Mais j'en emporterai avec moi dans la tombe !
Atterré, je gis seul. Mais que le vent est doux...